Un roman : Une vie pleine, de Kristin Kimball

Si tu veux être heureux une journée, tue ton cochon ;
Si tu veux être heureux une année, marie-toi ;
Si tu veux être heureux toute ta vie, fais-toi jardinier.

Une vie pleine, de Kristin KimballCe proverbe chinois n’est pas tiré du livre (mais plutôt de celui sur Pierre Rabhi, qui fera sûrement  l’objet d’un autre article), mais il résume en trois phrases tout l’esprit de ce roman (dédicacé « à papa et maman », d’ailleurs, tiens, tiens… ;)).

Une fois n’est pas coutume, il ne s’agit donc pas cette fois d’un livre d’agronomie, d’un livre engagé ou de philosophie sur l’agriculture bio et les valeurs humaines qui l’entourent… mais ce simple roman – autobiographique, il semblerait – contient tout cela et constitue avant tout un formidable témoignage : celui de Kristin, une fille de la ville (journaliste) qui quitte tout pour suivre Mark, un jeune agriculteur bio dans une ferme abandonnée du comté d’Essex (ça se passe donc aux États-Unis, pour donner une petite touche d’exotisme, mais finalement, pas si loin de nous, et cela donne une bouffée d’optimisme de voir que les concepts d’agriculture paysanne se développent aussi au cœur même de l’Empire ultra-libéral…).

Il raconte toute l’aventure du projet qui s’ensuit, détails agricoles à l’appui (plutôt réalistes et bien documentés, même si sans doute incomplets), en plus de l’histoire d’amour épicée (et intimement reliée au projet) entre les deux protagonistes. En ressort une réflexion enjouée sur le sens de la vie, profondément lié au travail de la terre, dans son côté bucolique, mais surtout salissant (le titre original du livre est d’ailleurs The Dirty Life). Et la confirmation que notre choix, plus qu’une nouveau métier, est celui d’un nouveau mode de vie, dans lequel le travail prend un tout autre sens que celui que nous exercions auparavant.

Pas question de vous raconter l’histoire dans le détail – l’auteur le fait bien mieux que moi et la traduction/adaptation se laisse lire agréablement – mais plutôt quelques points remarquables et des morceaux choisis.

Un projet d’AMAP « complète »

Le projet de Mark et Kristin a ceci d’original qu’il vise, sur le principe des AMAP (ou plutôt CSA, Community Supported Agriculture, outre-Atlantique,) à produire toute la nourriture nécessaire à un réseau d’adhérents pendant une année. Les membres payent donc une somme assez élevée mais bénéficient d’une alimentation saine et variée, qu’ils viennent chercher tous les vendredis à la ferme : viande (bœuf, poulet, porc), œufs, lait, sirop d’érable, céréales, farines, haricots secs, aromates, fruits et légumes (une quarantaine de variétés), parmi lesquels on trouve quelques produits transformés (charcuterie, bouillon…). En versant 2900 dollars par an et par personne, ils peuvent prendre en échange chaque semaine tout ce qu’ils veulent et, en été, autant qu’ils désirent congeler ou mettre en conserve. Ils partagent donc la même alimentation que leurs producteurs.

Toutes les cultures, très diversifiées, sont biologiques : menées sans pesticide, ni herbicide, avec du compost et des engrais verts comme fertilisants. Ils utilisent essentiellement la traction animale (chevaux) au lieu du tracteur, et leurs 250 hectares sont divisés en petits champs et en prairies bordés de haies et de bosquets, avec une érablière (25 ha), un début de verger et des jardins perpétuels de fleurs et d’aromates. Les vaches sont traites à la main et les animaux (bœufs, cochons, poules) élevés en plein air, abattus (au fusil) et dépecés sur place, la carcasse finissant sur le compost. On sent une forte inspiration des communautés Amish, auprès desquelles a vécu Mark avant de s’installer dans cette ferme.

À l’heure où sort le livre, après quelques années de culture, la ferme nourrit une centaine de familles et fait travailler une petite dizaine de personnes, en permanents ou saisonniers (y compris des stagiaires souhaitant se former avant de se lancer dans leur propre aventure). L’exploitation est très bien intégrée dans la communauté locale, qui, très vite, l’a aidée à démarrer grâce à une grande solidarité.Buy Fresh, Buy local

Les points forts : une terre riche et vaste, la diversification des cultures et de l’élevage, la solidarité locale, la volonté, l’expérience et l’énergie passionnée des fermiers, qui ne renâclent pas à la tâche, mais se lèvent tous les matins heureux d’aller faire leur travail, sans compter leur capacité à transmettre leur passion (pour les bons produits, la bonne cuisine, les animaux…).

Les difficultés : au début surtout, avec un travail très lourd et parfois pénible (désherbage, traite, soins aux animaux, abattage, transformation des produits), peu de moyens pour l‘investissement initial (outillage réduit, pas de serre la 1re année…), un climat rude et une courte saison de production légumière, les difficultés liées à l’élevage (maladies) et à la maîtrise de la traction animale, des conditions de vie précaires (habitat) et une relation parfois explosive dans le couple.

Morceaux choisis

Le défi de l’AMAP

« Sur ce front, un certain nombre de forces jouaient contre nous. Nous étions des étrangers dans une petite bourgade conservatrice, qui avait vu couler bon nombre de fermes au cours des décennies précédentes. Nous lancions un modèle radical du tout ou rien, basé sur une adhésion annuelle, un mode de fonctionnement que personne n’avait jamais testé, même dans les poches agricoles les plus progressistes du pays. Nous demandions aux gens de nous donner des milliers de dollars, en échange de quoi nous ne pouvions rien leur promettre. Dans les alentours, pratiquement personne n’avait les moyens de cotiser à notre système en continuant à faire ses courses ailleurs. Il fallait renoncer, comme moi, à la confortable habitude de pousser un chariot dans les rayons d’un supermarché. Être prêt à se nourrir non plus selon ses envies, mais avec ce que l’on avait sous la main. Et à passer, par conséquent, beaucoup plus de temps dans sa cuisine. De surcroît, dans notre région, la saison de production, c’est-à-dire la période entre le dernier gel printanier et le premier gel automnal, ne dure qu’une centaine de jours. Si vous voulez manger des aliments périssables en hiver, vous devez les congeler ou les mettre en conserve en été. Ce qui peut être amusant si vous avez le temps, mais si vous travaillez et que vous avez des enfants, je conçois que ce genre d’activités puisse paraître fastidieux. Autre élément encore plus déterminant, les produits fermiers sont totalement différents de ce que la plupart des gens ont aujourd’hui l’habitude de manger : rien n’est présenté dans une jolie boîte ou un sachet coloré, prédécoupé, précuit, prêt à consommer, conditionné pour séduire. Nous vendrions exactement le contraire : des aliments tout nus, tout crus, tout juste sortis de terre. »

(D’où l’importance de faire goûter les produits – le livre accorde une grande part à la cuisine et aux saveurs…)

Les mauvaises herbes

« Mon existence, du point du jour à la tombée de la nuit, était vouée à l’extermination des mauvaises herbes. Avant de devenir fermière, j’assimilais « agriculture » et « nature ». Grossière erreur, encore une fois. La culture maraîchère est une guerre sans merci et sans relâche. Les paysans mènent un combat perpétuel pour maintenir la nature derrière les haies. S’ils baissent la garde, c’est l’invasion assurée. À l’intérieur des remparts, il y a les plantes cultivées, fragiles et vulnérables, trop bien élevées et trop civilisées pour se battre. Tout autour, il y a les mauvaises herbes, des fantassins aguerris. (…)

Si vous vous demandez pourquoi les légumes bio coûtent si cher, sachez que c’est à cause des mauvaises herbes. Dans une exploitation conventionnelle, le désherbage s’effectue d’un coup de pulvérisateur. Dans une ferme bio, c’est un travail de longue haleine, une lutte physique qui débute au moment de la germination et ne s’achève qu’à la fin des récoltes. »

Les animaux et la mort

The Corpse

« Vous ne pouvez pas assister à la mort d’une créature sans penser à la vôtre. Je me suis interrogée à voix haute :
­ – Tu crois qu’elle a souffert ? Tu crois qu’elle a eu peur ?
D’après Mark, non, les animaux n’avaient pas peur de la mort. Mais il n’était pas sûr que ma question soit la bonne. Le passage dans l’au-delà n’est qu’une infime partie du grand tout. Quant à lui, comparé au vide infini du néant, il préférait ressentir quelque chose, n’importe quoi. Je lui ai dit que si nous étions encore ensemble quand je mourrais, je voulais qu’il me dépose sur le compost.
­ – Et j’espère que quelque chose mangera mon cœur et mon foie, ai-je ajouté. Après avoir mangé tant de cœurs et de foies, c’est le moins que je puisse faire.

(Une grosse partie du livre est consacrée à l’abattage et au dépeçage des animaux, à grands renforts de détails « savoureux », qui montrent toute la rudesse mais aussi la plénitude de cette vie « sale ».)

Et plus tard…

« Un jour, dans un casino, j’ai entendu quelqu’un dire que la différence entre un amateur et un pro, c’est que le pro n’a plus de réaction émotionnelle quand il perd. Au jeu, il y a toujours des gagnants et des perdants, c’est comme ça. Je crois que je suis une vraie fermière, à présent, parce que ça ne m’atteint plus de perdre, de voir mourir des animaux ou pourrir des plantes. La mort fait partie du cycle de la vie. Votre premier cheval et tout ce qu’il représente à vos yeux, ce sont aussi sa peau et ses os se décomposant dans le compost, que vous répandrez bientôt pour fertiliser vos champs. »

Attention au surmenage… et au divorce ! 🙂

« [Alors qu’elle craint avant tout l’endettement et la pauvreté] Ce dont il avait peur, lui, c’était du surmenage. Il avait vu plus d’un agriculteur se faire écraser par le rouleau compresseur d’une ferme gagnant en masse et en vitesse. Il redoutait que le travail nous submerge et qu’il ne soit plus un plaisir, ou qu’il ne puisse plus gérer la ferme comme il l’entendait. Cette liberté lui était plus chère, affirmait-il, qu’une « pseudo-sécurité ». Il citait souvent un fermier qui l’avait accueilli en apprentissage, et selon qui la première cause de faillite des fermes bio n’était pas les impayés, mais le burnout ou le divorce. »

(à bon entendeur… ;))

Et quelques petites leçons de vie…

« Question : quel est le point commun entre l’agriculture et une relation de couple ?
Réponse : on ne récolte que ce que l’on sème. Pas tout à fait vrai. On ne récolte que ce que l’on sème, laboure, désherbe et fertilise. »

« Les choses ne se passent jamais comme on l’imagine. Elles ne sont jamais aussi parfaites qu’on l’espère, ni aussi effrayantes qu’on le craint. »

« Une assiette de haricots, du repos quand on est fatigué ; voilà, me semble-t-il, les fondements d’une vie saine. Voilà ce qui, depuis la nuit des temps, réconforte notre espèce. Et si nous voulons être heureux, nous ne devons pas l’oublier. Préparez vos repas, partagez-les. Si vous pouvez vous fatiguer à faire pousser vos haricots, la satisfaction n’en sera que plus grande. »

« Bien que je dorme dans ce lit depuis sept hivers, il m’arrive encore de me demander comment j’ai atterri là, dans cette vieille ferme du nord des États-Unis. Par moments, j’ai l’impression d’être une comédienne dans une pièce de théâtre. Le vrai moi fait la fête jusqu’à 4 heures du matin, porte des talons et un sac à main. La fermière que j’incarne se lève à 4 heures du matin, porte des bleus de travail et se trimballe toujours avec un couteau dans la poche. L’autre jour, alors qu’elle triait le linge, deux cartouches de 22 long rifle sont tombées de sa poche. Elle a continué à jouer son rôle comme s’il n’y avait là rien de plus normal. Au lieu des lumières et des bruits de la ville, je suis entourée de deux cent cinquante hectares pongés ce soir dans un épais brouillard. Cette ferme est un monde en soi, plus sombre, plus silencieux, plus beau et plus brutal que je n’imaginais la campagne.
RadicalCe soir, blottie contre Mark sous la couette, j’écoute tomber les premières gouttes d’une averse. Mark est déjà endormi, je reste un moment éveillée, à me demander si une vache ne risque pas de vêler par ce temps de chien, si les cochons ont assez de paille pour se tenir au chaud, si les chevaux ne seraient pas mieux à l’écurie que dehors. Je m’inquiète de savoir si la pluie ne risque pas de faire fondre la neige, ce qui exposerait l’ail et les plantes potagères vivaces à la morsure du gel. Le genre de questions qui a préoccupé la moitié de la race humaine – les agraires – pendant une grande partie de l’histoire du monde. Qu’elles soient aussi les miennes, maintenant, me surprend autant que le mariage des radis et de la grenade. »

Kristin Kimball, Une vie pleine : Mon histoire d’amour avec un homme et une ferme, traduit de l’anglais par Joëlle Touati, éditions Fleuve noir, 2011 (The Dirty Life, Scribner, 2010), 280 pages

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2 Commentaires

  1. Émilie alias la cousine du pays des Bougnats ... · · Réponse

    Chouette aventure, je crois que ça peut marcher en France… Si il y avait ça près de chez moi je serais partante pour adhérer!
    Que vous tentiez cette aventure ou une variante bien à vous, peu importe, on vous souhaite juste d’être heureux!

    1. Oui, dans l’absolu, ça pourrait sans doute marcher ici aussi… mais je pense que c’est beaucoup plus difficile de monter une exploitation aussi diversifiée ici. La différence, c’est qu’aux États-Unis, ils ont moins de problèmes d’espace et pour trouver des terres… Dans le bouquin, ils ont 250 hectares ! Nous on part sur 1 hectare, et ça ne dépassera sans doute jamais les 5 ha… une toute autre échelle ! 😉
      Merci pour tes vœux, en tout cas, cousine du pays des bougnats, être heureux, c’est en effet une bonne priorité… et on sera heureux de vous accueillir un jour pour vous présenter en vrai la tournichette ! 🙂

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